Nucléaire civil : pourquoi les SMR peuvent structurer le futur partenariat franco-marocain

Le Maroc change d’échelle au moment où la France industrialise une nouvelle génération de réacteurs. Cette convergence ouvre une fenêtre de cinq à six ans pour inscrire les petits réacteurs modulaires dans la relation bilatérale de long terme.


Le nucléaire civil innovant pourrait devenir l’un des chapitres les plus structurants du futur traité franco-marocain. Pour le Maroc, l’enjeu est de préparer un système électrique capable d’accompagner une demande toujours croissante, en sus du dessalement, de l’hydrogène ou de la chimie des phosphates. Pour la France, il s’agit de faire passer une nouvelle génération de technologies du stade des concepts et prototypes à celui des premières références industrielles et internationales. (1) (2)

Cette concomitance est suffisamment rare pour être soulignée et appréciée. Elle justifie d’organiser dès à présent la compétence, l’évaluation technico-économique et le dialogue réglementaire nécessaires pour que le Royaume conserve une véritable souveraineté de choix lorsque les technologies arriveront à maturité.

Une fenêtre d’opportunité stratégique qui ne durera pas

Côté Royaume chérifien, les besoins changent de nature autant que d’échelle. La pointe de consommation a atteint 8,4 GW en juillet 2026. Le plan d’équipement 2026-2030 de l’ONEE programme près de 18 GW d’ajouts, soit environ une fois et demie le parc actuel. (3) Dans le même temps, le dessalement, l’hydrogène et la chimie des phosphates appellent non seulement davantage d’électricité, mais aussi une énergie disponible en continu et, pour certains usages industriels, de la chaleur de procédé.

Côté France, la filière des réacteurs innovants entre dans une phase différente. Les soutiens publics ont permis de financer la maturation technologique, mais l’étape suivante suppose des premiers clients, des cas d’usage exigeants et des références hors du territoire français. Le Conseil de politique nucléaire de mars 2026 a par ailleurs ouvert le programme de fermeture du cycle aux partenaires internationaux. (4)

Le cadre bilatéral existe déjà : le Partenariat d’exception renforcé de 2024 (5), le projet de traité destiné à poser le cadre de la relation franco-marocaine pour les décennies à venir (6), ainsi qu’un comité de direction conjoint entre l’AMSSNuR et l’ASNR annoncé pour le printemps 2027 (7). En parallèle, toutefois, la concurrence internationale est installée, avec des offres chinoises, nord-américaines et russes de réacteurs avancés et un mémorandum de coopération Maroc-Russie approuvé en 2022 (8). Les alliances nouées avant 2030 pourraient donc structurer une partie importante des choix industriels du demi-siècle suivant.

Pourquoi le format SMR est particulièrement pertinent

Trois caractéristiques donnent au nucléaire en général une profondeur stratégique significative. La première est la durée : des études initiales au démantèlement, un programme engage les partenaires sur plusieurs décennies autour de la formation, de la sûreté, du combustible, de la maintenance et de la modernisation. Le choix d’un partenaire technologique devient ainsi, de fait, un choix de partenariat industriel de long terme.

La deuxième caractéristique est la fécondité industrielle. Un programme nucléaire impose à l’ensemble de sa chaîne de valeur des standards élevés de qualité, de sûreté et de traçabilité. Les compétences acquises peuvent ensuite irriguer d’autres secteurs : eau, chimie, aéronautique, automobile, recherche, ingénierie et régulation.

La troisième est la réciprocité. Le Maroc peut y gagner une capacité accrue à évaluer, négocier et réglementer les technologies, une part croissante de la chaîne de valeur et un rôle régional renforcé. La France peut obtenir ce que suggèrent comme contrepartie les volumes massifs de financements publics : une première référence internationale susceptible de transformer une technologie subventionnée en actif exportable.

Dans ce cadre, les petits réacteurs modulaires (SMR) offrent une granularité mieux adaptée au système marocain qu’un réacteur de forte puissance. Un module de 170 à 300 MWe représenterait environ 2 à 4 % de la pointe marocaine, contre près de 20 % pour une unité de grande puissance (1). Le déploiement peut être progressif, par tranches, avec plusieurs usages possibles : électricité, chaleur, eau douce ou hydrogène (2) (3).

Le Maroc dispose déjà d’un socle institutionnel et scientifique : un réacteur de recherche en service depuis 2007, le CNESTEN reconnu par l’AIEA comme premier centre africain ICERR (9), une autorité de sûreté indépendante et une étude de faisabilité Clean Package consacrée au couplage entre SMR et dessalement (10). Ce socle ne préjuge pas de la décision d’investissement, mais il réduit le coût d’entrée dans une phase sérieuse d’évaluation.

Du marché marocain à une projection commune en Afrique

La valeur du partenariat se construit à trois niveaux. Le Maroc est d’abord un marché : une technologie française peut répondre à un besoin marocain clairement identifié. Il peut ensuite devenir une référence : une première réalisation au Maroc, à travers les nombreuses applications qu’offre une industrie féconde et dynamique, crédibiliserait la technologie auprès d’États et de financeurs tiers. Enfin, le Royaume peut devenir un partenaire de projection : les compétences françaises et marocaines pourraient être déployées conjointement en Afrique, en s’appuyant notamment sur le rôle régional de formation du CNESTEN (9).

Ce troisième niveau donne au projet une profondeur géopolitique et industrielle qui transcende très naturellement la relation fournisseur-client. Il offre aux deux Etats le niveau de projection que l’on peut raisonnablement attendre d’un Partenariat d’Exception Renforcé et d’un Traité d’Amitié structurant, et donne un contenu concret à l’ambition, formulée à Paris comme à Rabat, de bâtir des projets d’avenir en Afrique et pour l’Afrique (6). La logique serait alors celle d’une filière progressivement co-construite, avec des compétences, des standards et des fournisseurs qualifiés des deux côtés.

Trois conditions pour éviter la surpromesse

Il n’est évidemment pas question d’annoncer aujourd’hui une centrale qui serait mise en service demain. L’enjeu serait plutôt d’ordonner les étapes afin que la compétence précède le projet et que la qualification précède l’investissement. Chaque phase doit se conclure par une décision explicite, sur la base de résultats techniques, économiques, réglementaires et industriels pris acte avec lucidité.

La première condition pour éviter la surpromesse est économique et pleinement bilatérale : chaque cas d’usage doit démontrer une valeur supérieure face aux alternatives pertinentes, notamment le stockage, le gaz et les interconnexions. C’est la meilleure protection contre la surpromesse qui entoure aujourd’hui une partie du débat international sur les SMR.

La deuxième condition est française : l’offre doit être lisible et coordonnée entre l’État, le CEA, EDF et Framatome, Orano, les jeunes entreprises lauréates et le GIFEN. Une compétition technologique interne peut être utile ; une fragmentation de la dynamique le serait beaucoup moins.

La troisième condition est marocaine : les gains en compétences, contenu local et participation industrielle doivent être définis et mesurés dès l’amont. C’est à cette condition que le nucléaire civil innovant pourra être envisagé comme un instrument de montée en gamme productive et de souveraineté de choix.

La fenêtre ouverte en 2026 se refermera avec la décennie. Le traité franco-marocain en préparation offre un véhicule politique adapté pour transformer cette fenêtre en trajectoire (6). Il ne s’agit nullement de préjuger d’une décision finale d’investissement, mais de faire en sorte que, le moment venu, le Maroc et la France disposent ensemble des compétences, des cadres et des options industrielles nécessaires pour décider en connaissance de cause.

Sources et références

(1) ONEE, Conseil d’administration du 27 juillet 2026 : données sur la demande électrique 2025, la pointe de juillet 2026 et le plan d’équipement 2026-2030.

(2) Gouvernement français, France 2030 : soutien aux SMR et aux réacteurs innovants, enveloppe de 1 Md€ et usages associés, 10 février 2022.

(3) Décret n° 2026-76 du 12 février 2026 relatif à la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3), Journal officiel du 13 février 2026.

(4) Élysée, « Cinquième conseil de politique nucléaire », 12 mars 2026 : fermeture du cycle, réacteur à neutrons rapides à l’horizon 2030 et soutien aux réacteurs innovants.

(5) Élysée, « Déclaration relative au Partenariat d’exception renforcé entre le Royaume du Maroc et la République française », 28 octobre 2024.

(6) France Diplomatie, « Déclarations à la presse de Jean-Noël Barrot lors de son déplacement au Maroc », 20 mai 2026 : traité bilatéral et coopération « en Afrique et pour l’Afrique ».

(7) AMSSNuR, « L’AMSSNuR et l’ASNR renforcent leur coopération en matière de sûreté nucléaire et de radioprotection », 19 septembre 2026 : création d’un CODIR conjoint en mars-avril 2027.

(8) Gouvernement de la Fédération de Russie, ordonnance n° 2970-r du 11 octobre 2022 approuvant le projet d’accord de coopération avec le Maroc dans l’utilisation pacifique de l’énergie atomique.

(9) AIEA, documentation relative au CNESTEN et à sa désignation comme premier centre africain ICERR ; réacteur de recherche MA-R1, première criticité le 2 mai 2007.

(10) AMSSNuR, « Réunion de coordination sur la revue du plan intégré (IWP) relatif à l’étude de faisabilité du projet Clean Package utilisant les réacteurs SMR », réunion du 11 décembre 2025.(11) AIEA, estimation d’environ 6 Mt d’uranium contenu dans les phosphates marocains, citée lors du protocole Areva-OCP de 2007 et reprise dans l’USGS Minerals Yearbook 2007.

(11) AIEA, estimation d’environ 6 Mt d’uranium contenu dans les phosphates marocains, citée lors du protocole Areva-OCP de 2007 et reprise dans l’USGS Minerals Yearbook 2007.

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